De glace et de feu (partie 2)

 

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Islande - Öxarárfoss

De Reykjavík, le trajet n’est pas long pour atteindre le pied des falaises laviques de l’Almannagjá. C’est ici, sur les rives du lac þingvallavatn, que se trouve l’un des berceaux du concept même de démocratie: l’Alþing, le premier parlement du monde, choisit ce lieu sacré pour tenir ses réunions à chaque solstice d’été dès l’an 930. Le site, exceptionnel, consiste en une large plaine formée par l’effondrement d’un sol rendu instable par la fissure qui balafre l’Islande et sépare les plaques tectoniques nord-américaine et européenne. Loin du paysage torturé aux reliefs brutaux et acérés qu’on imagine, þingvellir a pansé ses plaies béantes à renforts de mousse verte et d’eaux limpides, et a chargé les siècles d’émousser le tranchant de ses roches volcaniques. La visite en est donc autant digne d’intérêt sur le plan historique que captivante dans la variété des différents tableaux traversés. Au coeur du parc, on trouve notamment une petite forêt, le Lögberg (ou Rocher de la loi) autour duquel se réunissaient jadis les membres du parlement, ainsi que la cascade d’Öxarárfoss dont le cours baigne la vallée et s’engouffre dans la faille de Silfrá, où il est possible de plonger dans des eaux parmi les plus claires au monde. Comme au « pont entre les continents », le rift est observable ici: une profonde cicatrice entaille le paysage et forme un couloir rocheux au milieu duquel un sentier permet de descendre depuis le parking principal jusque dans la vallée.

À peine plus loin vers l’est, un autre parking, bien plus discret, permet de rejoindre la chute d’Öxarárfoss au milieu d’un étroit goulot entre deux parois abruptes, sur un sentier épique qui apparaît à plusieurs reprises dans la série Game of Thrones, représentant à merveille les paysages torturés du nord de Westeros. Sa proximité avec Reykjavík et son accès facile jumelés à l’intérêt historique immense du site font de þingvellir un des lieux les plus courus d’Islande. Le parc fait partie de ce que les guides locaux ont surnommé le Cercle d’Or (ou Golden Circle), une boucle d’une journée dont la consonnance est idéale pour attirer les visiteurs en nombre depuis Reykjavík vers Þingvellir d’abord, puis vers le geyser de Strokkur et la cascade de Gullfoss.

Islande - þingvellir
La faille d’Allmannagjá – Grégoire Sieuw ©

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Au milieu de ces trois géants touristiques, un unique lieu résiste encore au tourisme qui s’abat chaque été de façon grandissante sur le Cercle d’Or, et ce malgré sa position privilégiée entre Þingvellir et Geysir. La cascade de Brúarfoss est pourtant aisément accessible, la seule difficulté pour s’y rendre étant l’absence totale d’indications. Brúarfoss fait partie de ces lieux que le tourisme a étrangement éclipsés et dont on aime taire le nom par noble égoïsme, celui des secrets qu’on aime garder et des plaisirs qu’on oublie bien volontairement de partager. C’est peu après le carrefour des routes 37 et 355, en arrivant de l’ouest et de Laugarvatn, qu’une piste sur la gauche permet de rejoindre des résidences d’été, très prisées par les habitants de la capitale. Un semblant de stationnement permet de garer son véhicule. Il s’agit ensuite d’emprunter un chemin tracé vulgairement entre les hautes herbes, puis de franchir un premier pont de bois qui enjambe un bras de rivière et garantit d’être dans la bonne direction. Après quelques mètres, le bruissement de l’eau commence à se faire entendre au loin. Le pont est finalement en vue et offre un panorama saisissant sur la cascade. De deux parois face-à-face les eaux chutent et s’engouffrent, spumeuses, dans une profonde crevasse. La couleur bleuâtre de Brúarfoss la distingue clairement des autres chutes du pays: l’eau froide et oyxgénée lui donne des allures de Blue Lagoon descendant furieusement des pentes des monts Rauðafell et Högnhöfði, quelques kilomètres plus au nord.

Iceland - Brúarfoss
Les eaux bleutées de Brúarfoss – Grégoire Sieuw ©

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Sur la route 37, on retrouve sans enthousiasme le flot des visiteurs du Cercle d’Or filant vers Geysir. Le nom du site offre peu de mystères sur ce qu’il renferme: le terme islandais de « geysir » provient du verbe gjósa, ou « jaillir », et qualifie aujourd’hui internationalement les rares mais magnifiques geysers. D’entrée, la taille du parking et du centre touristique donnent le ton: de nature sauvage il ne sera que peu question ici. C’est pourtant un phénomène très rare qui a la chance d’être observé et range aisément le site parmi les incontournables. Pendant 5 à 10 minutes, entre chaque éruption, les eaux du Strokkur remuent, s’agitent, se font désirer et trompent malicieusement les nombreux voyageurs qui l’encerclent et se tiennent prêts, appareil photo à la main. Soudain, une énorme bulle turquoise se forme et crache une colonne d’eau à une hauteur qui peut atteindre les 30 mètres, avant de retomber lourdement et de reprendre ses mouvements pour les minutes suivantes. Quelques mètres plus loin, Geysir, le géant ensommeillé qui donne son nom au site, ne se réveille plus que rarement. Le centre touristique récemment rénové offre une des boutiques de souvenirs les plus complètes du pays, un café, un camping et un hôtel.

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L’éruption du Strokkur (Geysir) – Grégoire Sieuw ©

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Dernier arrêt de cette région très courue du sud de l’Islande, la cascade de Gullfoss porte le nom de « Chute d’or » en référence aux arcs-en-ciel formés par le soleil refléchi dans les myriades de goutelettes. La puissance des deux chutes successives de la rivière Hvitá (11 et 21 mètres) est telle qu’il n’est pas rare, par jour de grand vent, de finir trempé même en se trouvant au point de vue qui domine les chutes, pourtant situé bien au-dessus du canyon. Des panneaux d’information jalonnent les sentiers qui parcourent le site et racontent l’histoire de Sigríður Tómasdóttir qui, dit-on, sauva Gullfoss de disparition en luttant contre un projet d’usine hydraulique. En rejoignant la route 1 par le sud, les bus touristiques marquent fréquemment une étape à Kerið, près du bourg de Selfoss. Ce lac de cratère cerné de falaises aux nuances rougeâtres est récemment devenu le premier site naturel payant du pays, un symbole révélateur du développement du tourisme malgré la modestie de la somme demandée.

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Selfoss est le dernier bourg digne de ce nom avant que la célèbre route 1 ne s’en aille longer le sud de l’île. Achevée en 1974, la « Ring Road » forme une boucle de 1300 kilomètres autour du pays et rallie la plupart des sites d’intérêt ainsi que les villes d’Akureyri ou Egilsstaðir, qui font figure de mégapoles après la traversée des déserts que sont les sandur et les highlands. Le trajet vers le célèbre Eyjafjallajökull, lui, se résume à une succession de lignes droites dont la monotonie peine à être troublée par quelques hameaux concentrés autour de stations-service bienvenues pour un café islandais (plus recommandé pour sa dose de caféine que pour ses qualités gustatives…). Peu à peu, les pentes sombres de l’Eyjafjöll se détachent à l’horizon et on discerne au pied de la montagne de nombreuses cascades qui résultent de la fonte des glaciers, dont la plus large est également la plus proche: Seljalandsfoss. Cette chute spectaculaire en bord de route 1 se jette du haut d’une falaise incurvée, laissant un espace suffisant derrière le rideau d’eau pour en faire le tour, au prix dérisoire de finir la visite du site trempé. Mais qu’importe: avec son fracas assourdissant répercuté dans les parois de la cavité qu’elle abrite, Seljalandsfoss est une beauté brute. À un jet de pierre plus au nord, une étroite cassure dans la montagne permet de se glisser dans un couloir rocheux, et d’admirer au plus près la chute cachée de Gljúfrabúi. Si le vent est de la partie, s’y aventurer au milieu des tourbillons de goutelettes s’apparente à une véritable douche d’eau glacée, et un véritable enfer pour les photographes.

La route 1 continue de longer les pentes escarpées de l’Eyjafjallajökull et offre un spectacle saisissant dans lequel le vert a repris le premier rôle six ans après que son éruption n’ait fait de la région que cendres et poussières – et parallèlement paralysé l’Europe entière. Là où dans les Pyrénées, les montagnes se forment au gré de sommets de plus en plus élevés jusqu’aux « 3000 » du Vignemale ou du Mont Perdu, ici les extrêmes sont de mise: le volcan dresse sa masse colossale comme une muraille surgissant soudainement hors des eaux tourmentées de l’Atlantique Nord. Ce paysage tourmenté favorise le grandiose et l’étrange, et Seljavellir en est l’exemple idéal. On accède à cette curiosité locale au terme de la route 242, une piste discrète située près du récent musée consacré à l’éruption de l’Eyjafjallajökull. Hormis ses allures de bout du monde, le hameau n’a rien de particulier. C’est en quittant le parking à pied en suivant d’étranges tuyaux que l’on débouche dans une sublime vallée en cul-de-sac où se loge une piscine géothermale, la Seljavallalaug. D’aspect rudimentaire, elle draine pourtant autant de locaux que de touristes qui se passent le mot de plus en plus régulièrement ces dernières années. Une petite cabane fait office de vestiaires et permet de se changer pour une baignade relaxante rendue plus grisante encore quand la rude météo islandaise se déchaîne.

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La piscine géothermique de Seljavallalaug – Grégoire Sieuw ©

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Abritées derrière une énorme éperon rocheux, les quelques maisons du village de Skógar sont aujourd’hui presque toutes dédiées au tourisme, nichées dans un cadre verdoyant au pied de la cascade de Skógafoss. D’une hauteur de 62 mètres, elle ramène brutalement la rivière Skógá au niveau de la mer, dans laquelle elle se jette plus loin. Un chemin permet de longer la chute pour offrir une vue à mi-hauteur spectaculaire juste face à la chute. Ce sentier emprunté sur quelques mètres seulement par des milliers de visiteurs est le point de départ d’une aventure bien plus longue pour d’autres voyageurs: le trek du Laugavegur quitte Skógar vers le Nord et rejoint le parc du Landmannalaugar en 4 à 6 jours de marche via le col de Fimmvörðuháls et la vallée verdoyante de Þórsmörk. Une aventure possible durant une durée très limitée et sujette aux dangers engendrés par les changements rapides de la météo. La taille réduite des refuges mêlée à la popularité du périple force à une réservation des mois à l’avance, ou à quelques nuits en camping obligatoires.

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La route vers le sud passe au milieu de champs de lupins qui assurent la transition entre le vert des environs de Vík et le noir de jais du Mýrdalssandur. Avec d’autres curiosités comme le glacier de Sólheimajökull ou la célèbre carcasse de l’avion américain perdu au milieu du sombre Sólheimasandur qui ne se rejoint qu’hors-piste, la côte sud ne manque pas de sites à découvrir. Le terme de « côte sud » est tout relatif car l’océan n’est presque jamais en vue. La seule preuve de sa présence prend la forme d’un relief bosselé situé au sud:  difficile de croire que ce qui cabosse l’horizon n’est autre que l’archipel des Vestmann et se trouve en réalité à plusieurs kilomètres au large. Rejoindre l’énorme piton rocheux de Dyrhólaey, la pointe méridionale de l’Islande, se fait dans un cadre unique sur une route coincée entre l’océan et un lac aux eaux glauques formé par les grandes marées et les tempêtes successives. L’arrivée aux falaises est grandiose: à droite, le phare domine une gigantesque arche rocheuse, et à gauche, une interminable plage de sable noir conduit le regard vers les aiguilles rocheuses acérées de Reynisdrangar, qui malgré leur taille semblent écrasées par la taille massive de la falaise éponyme de Reynisfjall. Un lieu d’exception mais également de dangers. Plusieurs accidents et décès sont survenus ces dernières années à cause des vagues traîtresses dont l’irrégularité et la soudaine puissance peuvent rapidement entraîner le visiteur imprudent au large.

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Vík étale ses quelques venelles au pied d’une colline où trône sa célèbre église, qui semble avoir poussé au milieu des lupins et des angéliques, au pied des montagnes. Le village, pourtant de taille très modeste, marque une étape bienvenue avant que la route 1 ne s’en aille traverser le désert de Mýrdalssandur, du nom du glacier qui domine de près d’un mille cette immensité totalement plane de cendres et de sable noir. L’impression d’isolement ne s’atténue qu’après une heure et demie de route, en arrivant dans le petit bourg de Kirkjubaejarklaustur, niché au pied de collines d’herbe grasse dans un improbable cadre verdoyant coincé entre des kilomètres de lave friable couverte de mousse et la désolation des hautes terres. Sur la piste qui s’élance vers les cratères du Laki, le profond canyon de Fjaðrárgljúfur est un arrêt immanquable. La route continue de longer les montagnes qui supportent à bout de cîmes la masse titanesque du glacier Vatnajökull, aussi grand que la Corse. Des langues glaciaires descendent parfois dans les vallées comme à l’impressionnant Svínafellsjökull, dans le parc national de Skaftafell. Au pied des parois du Hvannadalshnúkur, point culminant d’Islande, le seul hameau à des dizaines de kilomètres à la ronde accueille aussi une des églises les plus surprenantes de la région. Plus loin, alors que la route 1 finit de contourner les contreforts montagneux avant que les pentes de ces derniers ne plongent dans l’océan, une piste marque le départ de l’excursion en tracteur vers Ingólfshöfði pour aller à la rencontre des macareux, au sommet des falaises de ce piton rocheux qui domine des kilomètres de bancs de sable inondés.

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La torfkirkja de Hof – Grégoire Sieuw ©

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Le lac glaciaire de Jökulsárlón marque la fin de mon premier article sur l’Islande. Mes deux visites y ont été accompagnées de pluie, de vent et de nuages suffisamment bas pour ne jamais distinguer le glacier Breiðamerkurjökull dont proviennent les icebergs qui dérivent vers l’océan en défilant lestement devant les visiteurs. Chanceux sont ceux qui peuvent observer le site dans les conditions idéales d’un coucher de soleil ou sous les aurores boréales. De l’autre côté du pont et du parking principal, la plage de sable noir de Breiðamerkursandur recueille certains de ces morceaux de glaciers.

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Icebergs échoués sur la plage de Breiðamerkursandur – Grégoire Sieuw ©

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Entre mes deux premières expériences en Islande et la troisième se sont donc écoulées quatre années exactement. La différence la plus marquante reste le développement de la popularité. Un coup d’oeil aux statistiques suffit à montrer l’ampleur de l’impact touristique sur l’île: en augmentation de près de 23% l’année dernière, il frôle à présent la barre du million de voyageurs, pour une population totale de 330000 habitants. Une destination trending donc, dont la conséquence première se voit rapidement en voyageant: en dehors des routes, le terrain est souvent dangereux et peu propice aux louvoiements – on compte peu d’itinéraires différents pour rejoindre les sites touristiques majeurs, engorgeant les rares accès à ces derniers.

L’Islande reste à tout point de vue remarquable. Qui aurait cru qu’un sous-sol igné engendrerait de pareilles ambiances en surface? Ici verdoyante et éclaboussée de nombreux torrents, là désertique et couverte de roches irisées, l’île fait aisément oublier au voyageur qu’il se trouve avant tout sur une chair brûlée dont les cicatrices capitulent parfois face à la pression des volcans. Le pays reste dans l’imaginaire commun redouté pour ses éruptions dont le moindre soubresaut atterrit prématurément dans les actualités en souvenir du traumatisme de 2010. Ce sont pourtant bien ces couches successives de lave, le choc des vagues sur le basalte, le vent incessant et les crues qui ont donné naissance aux formes et aux couleurs uniques d’un paysage jamais identique, à la faveur des saisons et des lumières à chaque minute changeantes sous les latitudes nordiques. Un paysage de glace et de feu, une confusion d’extrêmes, d’où le voyageur ne revient jamais vraiment indemne, comme le notait la conclusion de mon carnet de voyage au retour de mon premier séjour sur l’île: L’Islande, beauté hors d’âge. Islande glaciaire, Islande fumante. Je ne peux pas croire que ce vide immense, froid, surgi des eaux, soit si désireux d’offrir à chaque pas plus de surprises encore, plus de raisons de se dire que quelque part, un lieu aura su m’offrir temporairement l’insouciance totale que je recherche tant, et le seul désir d’aller plus loin, de marcher droit vers la mer peut-être, ou juste de me laisser à chaque seconde émerveiller par la violente pureté des éléments.

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Landmannalaugar/Jökulsárlón/Fjaðrárgljúfur – Grégoire Sieuw ©