De glace et de feu (partie 1)

Quittons les rives chaleureuses du Lac Majeur pour nous envoler vers des latitudes plus nordiques, et partons à la découverte de l’Islande. Après de longues hésitations pour savoir quelles limites donner à ce reportage, par peur d’en dire trop en ne laissant ainsi plus assez de contenu pour de possibles articles futurs, j’ai finalement opté pour un article écrit sous forme d’introduction au pays en décrivant en deux articles ce qu’une semaine d’exploration dans l’ouest et le sud peut vous offrir, dans ce quatrième article de TravellingMogwai.com.

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C’est durant l’été caniculaire de 2011, lors d’une nuit à peine moins suffocante que les autres, que j’ai décidé de mon premier périple en terre d’Islande, tout affalé et suant sur le lit de mon appartement montréalais. Alors prisonnier jusqu’à l’automne d’un travail agréable mais chronophage, je rêvais d’un premier voyage dans les pays du Nord. La publication de nouvelles dates de la tournée Biophilia de Björk à Reykjavík fut l’occasion idéale de pouvoir fixer une date sur ce départ tant souhaité. Il m’aura fallu rester éveillé toute une nuit, passée à actualiser la page d’achat des billets, pour avoir une chance de faire partie du quelque demi-millier de spectateurs admis dans une des salles de concert du Harpa de Reykjavík, alors flambant neuf. Au matin, épuisé mais euphorique, j’avais les billets en poche, bientôt suivis d’une date butoir: décollage fin octobre de Toronto.

Presque occultée par l’ombre liliale et gigantesque du Groenland, suspendue au Cercle Polaire par la chétive île de Grímsey, l’Islande étend sa masse volcanique bien au-delà des Iles Féroé et des limites que j’ai longtemps considérées être celles du Nord. Jusque tard, elle a fait figure dans mon esprit de destination inenvisageable, voire inexistante, et il aura fallu que je frôle ses glaciers du bout de l’aile lors de mon départ vers le Canada pour m’aperçevoir de son existence même. Quelques mois supplémentaires, et elle commenca à concentrer toute mon attention de jeune voyageur à la recherche d’une nouvelle destination fétiche. Dès lors, je me suis promis de fouler l’île des pieds un jour, ce qui aujourd’hui, quatre ans plus tard exactement, est arrivé trois fois.

Surgie des eaux tumultueuses de l’Atlantique Nord il y a quinze millions d’années à peine, l’Islande fait office de terre adolescente à l’échelle du globe, et se caractérise par toute la fougue et la démesure que cet âge amène. Partout, des cascades chutent lourdement des pentes des volcans, des fumées s’échappent d’un sol friable et en constant mouvement, martyrisé par les profondes entailles des fjords et cabossé par les volcans, camouflant avec peine ses plaies béantes sous l’apparente placidité des glaciers. Pourtant, sous terre, l’activité ne faiblit pas et le rappelle de temps à autre par des éruptions qui, heureusement, ne rivalisent pas pour le moment avec les cataclysmes des derniers millénaires. Passant en quelques kilomètres de vallées verdoyantes à de sinistres champs de lave qui, sous un ciel de plomb, semblent avoir éradiqué le concept même de couleur, l’Islande est un spectacle qui n’offre jamais deux fois la même représentation. Un pays aux multiples visages, dont les souvenirs accumulés en trois voyages m’évoquent indistinctement le souffle sourd du vent, les cris stridents des sternes, les relents de soufre et la douce caresse du soleil des latitudes nordiques. Un pays aux multiples climats et d’extrêmes. Un pays de glace et de feu.

Islande - Krýsuvík
Le champ géothermique de Krýsuvík – Grégoire Sieuw ©

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L’aéroport international de Keflavík a des allures d’île perdue au milieu des kilomètres de champs de lave qui l’entourent. La météo étant rarement clémente ici, l’aspect lunaire de la péninsule de Reykjanes est souvent la première vision que l’Islande offre aux voyageurs qui s’apprêtent à y poser le pied, tandis que l’avion plonge sous l’épais manteau nuageux qui couvre la plupart du temps le pays. À la sortie du terminal moderne, les rafales de vent froid vous clouent sur place en guise de glaçant accueil. La ville de Keflavík ne mérite que peu d’égards si ce n’est la proximité de l’aéroport et ses quelques hôtels bon marché. À l’opposé de la voie rapide qui file vers la capitale, toute proche, le premier endroit que nous visiterons est le phare de la pointe de Garðskagi, au nord de la péninsule. Bien que battu par les vents, l’endroit est assez reposant et offre une vue remarquable sur la côte ouest de l’Islande, ainsi qu’un camping gratuit au pied du phare – si vous arrivez à y planter la tente. Les installations sont en revanche plus que sommaires. Depuis la pointe, la route s’élance vers le sud le long de la côte ouest de la péninsule de Reykjanes. Peu après le hameau de Hafnir, un parking sur la gauche marque l’accès au Bruín milli heimsálfa, où une faille traverse le paysage, le fond couvert de sable noir. Surmontée d’un pont censé marquer le point de rupture (ou « miðlína« ) entre les failles européenne et nord-américaine, elle fait plutôt office de lieu touristique que de réalité scientifique mais offre de beaux points de vue sur les alentours. Un peu plus loin sur la route 425, une bifurcation permet de quitter la route goudronnée et, quelques cahots plus loin, d’aller visiter les impressionnantes falaises de Reykjanestá et la zone géothermique de Gunnuhver, où  d’abondantes fumées sortent d’un sol friable, rouillé et jauni. À deux pas de là, un aperçu – version fraîche – du célèbre Blue Lagoon baigne l’usine géothermique.

Islande - Gunnuhver
Le « Blue Lagoon » de Gunnuhver – Grégoire Sieuw ©

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Le Blue Lagoon se trouve au nord du bourg de Grindavík, dont le seul intérêt réside dans ses accomodations, dont un camping très bien équipé à proximité directe du petit port, où on observe parfois des phoques briser la quiétude de l’eau. Avec son grand parking et ses drapeaux claquant au vent, il est aisé de s’inquiéter sur l’affluence des lieux. Mais il faut l’avouer: tout touristique qu’il soit, le Blue Lagoon a été aménagé au mieux, sans excès. Ses bâtiments modernes sont posés sur le bord de l’eau, fondus dans le paysage. Inutile d’ergoter sur le prix ou de comparer le Blue Lagoon à ses voisins plus modestes présents partout en Islande. Il reste un incontournable du tourisme national, dont l’augmentation du tarif et l’affluence exponentielle retire toutefois de mon article la notion de lieu « immanquable ». Un passage agréable quoi qu’il en soit, notamment pour les visiteurs qui n’ont pas l’occasion ou le temps de visiter une des nombreuses autres sources chaudes du pays, ou qui profitent de la proximité relative de l’aéroport pour se baigner quelques heures à peine avant le vol de retour.

Quitter Grindavík vers l’est est un enchantement: la route 427 fait partie de mes favorites en Islande, avec une section qui donne un bel aperçu des hautes terres (les « Highlands« ) du nord-est du pays. Une piste défoncée à peine visible sur la droite de la route permet de mener tant bien que mal son véhicule vers le sommet des falaises en arc de cercle de Krýsuvíkurbjarg, où s’observent des phoques, petits pingouins, guillemots, fulmars, mouettes tridactyles, et même quelques rares macareux. En remontant jusque le carrefour entre la piste et la route principale, on se trouve à proximité directe du site géothermique de Krýsuvík, à flanc de montagne et dont les fumerolles se remarquent à plusieurs kilomètres. Juste avant Seltún, le lac Grænavatn dont les couleurs tournent plus au bleu profond, au mérite un coup d’oeil. À peine plus loin, à l’ombre d’une barre montagneuse, se trouve le parking de Krýsuvík, d’où partent plusieurs passerelles de bois au-dessus des mares bouillonnantes et solfatares. De temps en temps, des traces de pas hors des sentiers montrent le mauvais exemple: ici, la terre peut à tout moment céder sous les pieds du visiteur imprudent et le plonger dans des boues d’une température bien supérieure à 100°C. Un sentier marqué monte sur les hauteurs du site jusqu’à un endroit où les fumées s’échappent en abondance de la montagne, offrant une vue panoramique magnifique sur l’océan à droite, les glaciers en face (par temps clair) et le lac Kleifarvatn à gauche.

Iceland - Road 42
En direction de Krýsuvík – Grégoire Sieuw ©

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C’est dans la direction du Kleifarvatn, justement, que la route 42 poursuit sa route vers le Nord et vers la capitale. Ses courbes enlacent les rives du lac au milieu d’un véritable paysage lunaire aux roches grises et noires, qui, mêlées au ciel de plomb et aux eaux sombres, donne une impression saisissante de noir et blanc, démentie seulement par la rare végétation qui aura réussi à pousser à travers la roche. Après avoir franchi une parcelle non goudronnée le temps d’un col, les environs reprennent finalement de la couleur grâce au bleu de l’océan qui se dévoile en face, et un bord de route mille fois tâcheté du violet des lupins. Reykjavík est bientôt en vue.

Iceland - Kleifarvatn
Les rives du lac Kleifarvatn – Grégoire Sieuw ©

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Islande - ReykjavíkLa capitale islandaise m’a toujours donné un sentiment d’éphémère, d’instantané. Toujours situés à la fin de mes voyages, mes séjours à Reykjavík ne me laissent généralement que le temps de recouvrer quelque force pour le trajet de retour, et d’improviser quelques visites précipitées vers les incontournables, un bar, un restaurant que je connaitrais pas encore, ou un des quelques musées de la ville. Cet été, presque quatre ans après mon premier voyage, j’ai retrouvé avec plaisir le Harpa où, après avoir assisté au concert de Björk, les aurores boréales m’avaient accueilli sur le port, transpercées par la tour de lumière de la Peace Tower qui s’élève verticalement de l’île de Viðey, dans la baie. Une première pour moi, suivie de quelques rares apparitions de ces « lumières nordiques » selon l’appellation anglophone, dans la même capitale islandaise et quelques semaines plus tard, au-dessus des montagnes en dent de scie de l’archipel des Lofoten, au nord de la Norvège. Plus que des larmes rapidement gelées au coin des yeux, ce phénomène de la nature, au-delà des exagérations que j’aurais rapidement fait d’écrire pour impressionner mes lecteurs, emporte réellement l’âme dans un endroit qui met, pour une fois, toutes nos capacités d’étonnement à égalité.

Reykjavík recèle de nombreux lieux d’intérêt, et est d’avis général une ville très vivante et encline à la fête. Tous les amateurs de l’Islande y vont régulièrement de leur conseil sur la place to be de la capitale, s’écharpant sur la qualité d’un endroit ou d’un autre. Mais à voir le budget que requiert un dîner dans les meilleurs restaurants du coin, il est en effet sage de savoir où on met les pieds: à vous de choisir entre l’ambiance intimiste et cozy du Grillmarkaðurinn, le meilleur de la nouvelle cuisine nordique au Dill, les soupes maison du Svarta Kaffið, la cuisine vegan de Gló ou ne pas prendre de risque en s’installant au Tapas Bar ou au Sushi Samba. D’autres comme moi préfèreront le confort tout relatif du Sægreifinn, qui avec ses airs de cabane coincée entre deux terrasses offre des brochettes de poisson, de fruits de mer et de baleine, ainsi qu’une soupe de homard fantastique. Le matin, l’ambiance hipster et les petits-déjeuners gargantuesques du Laundromat Café s’imposent. Le centre-ville offre un choix de budgets, de cuisines et de styles proprement hallucinant pour une ville de cette taille et les visiteurs qui ont la chance de visiter l’île avec un budget conséquent n’auront que l’embarras du choix. Le travail de recherche à effectuer est le même pour les hébergements, avec la différence notable que les effets du tourisme grandissant remplissent les établissements parfois bien à l’avance. Du camping aux hôtels plus luxueux en passant par les atmosphères cozy des guesthouses, Reykjavík est souvent l’occasion idéale, en début ou en fin de séjour, de s’offrir une halte plus confortable que les conditions rudes de la nature islandaise. Mais toute agréable que soit la capitale islandaise, les appels de l’immensité se font vite entendre et profondément sentir.

Islande - Reykjavík
Reykjavík et le mont Esja – Grégoire Sieuw ©

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Il faut rouler environ deux heures vers le nord pour rejoindre la péninsule de Snaefellsnes, en s’acquittant de mille couronnes pour franchir le tunnel vers Akranes, sous peine d’un détour interminable par le fond du fjord. À Borgarnes, la route 1 prend un virage à droite pour s’enfoncer plus profondément à l’intérieur des terres pour prendre la direction de la capitale du nord, Akureyri. La route 54, en revanche, continue de longer le littoral à bonne distance. Au pied des pentes douces du Mont Esja et des montagnes de l’ouest islandais, le trajet se fait le long de paysages verdoyants, et bien vite le premier lieu d’intérêt se présente au bout d’une petite piste sur la droite peu après l’embranchement avec la route 55: l’impressionnante falaise de basalte de Gerðuberg tranche avec la relative rondeur du relief environnant et offre de belles vues sur le cratère conique d’Eldborg, situé dans la baie.

La côte sud de la péninsule est stupéfiante et les arrêts à effectuer avant de basculer vers le nord sont innombrables. Au pied des 600 mètres de la þorgeirsfell, la plage d’Ytri-Tunga occupe un cadre ydillique où les phoques se prélassent presque toujours à bonne distance des touristes et de la plage de sable lardée de rochers érodés par les marées successives. À l’ouest, la péninsule s’enfonce toujours plus vers l’océan. La route serpente entre de petits lacs pour aboutir à l’église noire de Búðir, au début d’un champ de lave qui descend vers l’océan. Si sa version actuelle date de trente ans à peine, quatre églises se sont succédées ici, et la plus récente garde dans son intérieur coloré des artefacts uniques dont un retable du dix-huitième siècle et une cloche du dix-septième.

Islande - Ytri-Tunga
La plage d’Ytri-Tunga – Grégoire Sieuw ©

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La route se dirige vers la pointe de la péninsule avec en toile de fond l’immense silhouette conique du volcan Snaefellsjökull. Ce sommet conique de 1466 mètres, visible depuis Reykjavík par temps clair, est l’un des symboles de l’Islande et a été choisi par Jules Verne comme son entrée vers le centre de la Terre. Sur le bord de la route, ses pentes régulières sont soudainement brisées par une falaise verticale, elle-même marquée par une faille profonde du nom de Rauðfeldsgjá. Accessible à pied, on découvre un étroit passage entre ses parois dont l’intérieur se visite dans une limite de quelques mètres.

Les pentes du Snaefellsjökull, vues du ciel, sont assombries par des coulées de lave (les « hraun« ) qui parfois rejoignent la mer et au milieu desquels la route 574 trouve tant bien que mal un moyen de rejoindre entre eux les lieux d’intérêt du littoral. La côte déchiquetée est encline aux merveilles naturelles et, à l’ombre du mont Stapafell, Arnarstapi en est un remarquable exemple. Jadis port de pêche bien plus important que les quelques maisons qui en restent, le site est aujourd’hui plébiscité pour ses falaises et l’arche de basalte de Gatklettur du sommet desquelles les vues sur toute la baie de Faxaflói sont saisissantes. Un peu plus loin, les sites de Hellnar et les deux colonnes volcaniques de Lóndrangar offrent d’autres arrêts intéressants, tout comme la plage de Djúpalónssandur. Au bout d’un chemin qui serpente entre les formations rocheuses aux formes étranges, c’est un témoignage poignant qui attend le visiteur, sous forme d’innombrables pièces de métal rouillées et difformes qui émergent de sous le sable et les galets d’un noir de jais. Le 13 mars 1948, le chalutier Epine (GY7) est victime d’une des terribles tempêtes auxquelles est régulièrement exposée la péninsule. Seuls cinq hommes sur les dix-neuf à bord purent être arrachés à l’océan par les habitants du village qui se trouvait jadis ici. Aujourd’hui, plus de maisons, plus de traces de la cinquantaine de bateaux de pêche qui garnissaient jadis la baie, mais seulement une plage noire entourée de tours volcaniques d’une beauté brute, dont les vagues retorses sont à craindre et à approcher avec précaution quand la mer s’agite.

Le nord de la péninsule est relativement plus doux, moins acéré que son voisin méridional, et donc plus peuplé. Les villages traversés successivement par la route 574, regroupés sous le nom de Snaefellsbaer, font sentir aisément leur isolement par leur manque de vie et d’activité. Mais il ne faut ici qu’un seul site pour drainer à lui seul beaucoup de curieux – et quel site! Il ne s’agit pas du Musée du Requin de Bjarnarhöfn où peut se déguster le peu affriandant Hákarl, mais du mont Kirkjufell, à quelques minutes à l’ouest du modeste bourg de Grundarfjörður. Peu impressionnant par sa taille, c’est par sa forme pyramidale qu’il étonne. Vu depuis le sommet de la cascade de Kirkjufellsfoss, à quelques pas de la route, l’angle de vue sur la montagne est presque irréel et d’une poésie incroyable au crépuscule.

Partie 2 à venir.

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Le mont Kirkjufell – Grégoire Sieuw ©