Un parfum de paradis

Après deux premiers articles aux accents septentrionaux, TravellingMogwai.com prend la direction du sud pour partir à la découverte du nord de l’Italie et plus précisément des Îles Borromées, trois joyaux posés sur les eaux azur du lac Majeur, à une heure à peine du centre de Milan. Une occasion d’explorer le moins connu des trois grands lacs, qui malgré sa beauté brute souffre de la concurrence de ses voisins de Côme et de Garde.

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Lac Majeur (Italie)Niché au pied du Sasso del Ferro, Laveno n’était plus que pour quelques minutes à l’abri du soleil. Dans l’ombre céruléenne de la montagne, le modeste port dormait encore et les terrasses demeuraient vides sous les platanes et les façades rosâtres et ocre du village. En ce matin de mai étonnamment doux, le vent de la veille s’était tu et les ondes du lac venaient caresser silencieusement les courbes de la promenade qui cernait la baie. Seul le bourdonnement des moteurs du traghetto, qui depuis l’aube enchaînait les traversées entre Lombardie et Piémont, venait perturber l’éphémère quiétude des lieux. Peu sensibles aux charmes assoupis de la ville, les passagers  se pressaient sur la passerelle de l’embarcadère pour éviter de manquer le départ. Le bac s’ébranla et dut s’éloigner d’un mille de la rive lombarde pour que le soleil n’inonde soudainement le pont et ne donne aux eaux profondes d’étonnants reflets émeraude. En dépassant la pointe San Michele, je pus enfin apprécier la beauté du Lago Maggiore dans son entièreté. Ses extrêmités suisse et italienne largement hors de vue donnaient l’impression de naviguer sur une étroite mer intérieure. Ce début de printemps nous épargnait des brumes de chaleur coutumières de la région, aussi les sommets des Alpes valaisannes et lépontines, certains pourtant à peine moins élevés que le Cervin, sciaient l’horizon et scintillaient de leurs névés si bien qu’ils semblaient aisément accessibles. À mesure que nous approchions l’autre rive, les contours du dôme turquoise de la basilique de Saint-Victor se firent plus nets et les températures plus clémentes. Je m’arrachai à ma contemplation détachée de la Villa Taranto pour rejoindre la proue en attente de débarquer. Je posai mon premier pied en Piémont et déjà regrettai les charmes de Laveno en découvrant l’esplanade grisâtre et vide faisant face à la station d’Intra. Je ne dus pas attendre longtemps toutefois pour que le second vapeur ne m’arrache diligemment à cette décevante arrivée et ne fasse cap au sud, vers Stresa, longeant la péninsule qui s’avance profondément depuis Verbania vers le centre du lac. Celle-ci franchie, la baie s’ouvrit et je pus l’admirer dans toute sa grandeur. Je posai finalement les yeux sur les Borromées et leur allure de rochers jetés au pied du Mottarone et du Montorfano, qui à lui seul les abrite des vents glacés descendant des sommets alpestres. La masse sombre de la plus proche, l’Isola Madre, se détachait clairement du tableau désespérément azur qui l’entourait. De cet angle, et sans la silhouette éclatante du palais dépassant des cîmes, elle paraissait toujours sauvage, ce qu’elle n’avait pas été depuis près d’un demi-millénaire. Nous frôlâmes des murailles de pierre sèche au travers desquelles rameaux et fleurs de toutes sortes jaillissaient et s’inclinaient vers l’eau. Je débarquai en tête des nombreux passagers sur la passerelle et partis comprendre les mots de Flaubert, écrits cent-soixante-dix ans plus tôt: « L’Isola Madre, paradis terrestre. Arbres à feuilles d’or que le soleil dorait ».

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Isola Madre, ItalieS’il m’est impossible, à moi comme à nombre d’autres, d’égaler la fluidité et la justesse du talent de René Boylesve dans son livre « le parfum des îles Borromées », ces dernières vous inciteront certainement à la poésie et à la sérénité. À l’instar des passagers du Reine-Marguerite du roman, notre visite débute sur l’Île-Mère, le plus étendu de ces trois bouts de terre qui émergent à l’ouest du Lac Majeur, dont l’aménagement grandiose par les richissimes Borromeo contraste avec la devise « Humilitas » de cette même famille. Toutefois, avec les splendeurs baroques et les folies architecturales que le voyageur traverse, on ne peut décemment leur reprocher leur sens considérable du goût et de la majesté. Isola Madre, paradis botanique. La plus septentrionale des Borromées est aussi, à mon avis, la plus belle. Si un seul bâtiment y a été édifié, le Palazzo Borromeo, on ne peut réellement parler d’une île plus sauvage que les autres, tant les jardins y sont entretenus avec le savoir-faire et le soin les plus minutieux. Le débarquement se fait sous les palmiers et au milieu de plantes exotiques. Une volée de marches mène directement sur la longue promenade qui parcourt la côte sud et donne un avant-goût savoureux des trésors que recèlent les lieux. Un circuit payant permet de parcourir les cinq terrasses où s’admirent glycines, citronniers, arbres à savon, rhododendrons, hibiscus, ainsi que la Reine du Lac: le camélia. C’est toutefois un arbre bien plus imposant et unique qui attire l’attention ici: soutenu par des câbles depuis une tornade en 2006 qui l’a déraciné, le vénérable Cyprès du Cachemire occupe toute la placette qui fait face au palais. Autour de celle-ci, différents sentiers partent explorer l’intérieur et les rives de l’île. Ici, d’entre deux bosquets surgissent le bleu azur et les reflets argentés du Lac Majeur; là, un jardin paradisiaque aux mille senteurs. Comme dans un songe, faisans dorés et paons blancs surgissent des halliers. La visite terminée, une promenade longe l’ouest de l’isola à travers une petite forêt de bambous et offre de splendides vues sur le Montorfano, et plus loin, sur Verbania.

Isola Madre, Italie
Les jardins de l’Isola Madre – Grégoire Sieuw ©
 

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« Un Italien fin et joli comme un Praxitèle, et à qui souriaient toutes les filles en cheveux assises à l’avant, lança, d’un timbre admirable, le nom d’Isola Bella. Et on eût dit qu’il avait la conscience de la merveille de marbre, de fleurs, de fruits et de soleil, dont il évoquait l’image, avec une sorte d’impudeur triomphante, dans l’esprit de tous ces voyageurs en quête de volupté. «Isola Bella! Isola Bella!» répéta-t-il, faisant frissonner quelques-uns d’un vague et large désir ». – René Boylesve

L’origine du nom d’Isola Bella, autrefois appellée Ile Inférieure, semblerait provenir logiquement de sa beauté architecturale et de l’audace grandiose de ses jardins. En vérité, Charles Borromée en a entamé l’aménagement dans la première moitié du dix-septième siècle en l’honneur de sa femme Isabella d’Adda, ou Bella. Et quel hommage! La partie ouest de l’île héberge l’immense Palazzo, terminé en 1761, tandis que l’est de l’île est couvert de sublimes jardins surmontés par le Belvédère. Haut lieu de rencontres mondaines depuis quatre siècles, elle a vu passer artistes et puissants de plusieurs époques – de Wagner et Stendhal à Napoléon et Mussolini, qui y établit la conférence de Stresa de 1935, Isola Bella impose son luxe et sa puissance à tous. Le palais baroque balade ses visiteurs le long de nombre de tableaux et tapisseries flamandes qui s’étirent au fil de salles richement décorées, tantôt d’une blancheur et d’une pureté liliales, tantôt dans l’obscurité inattendue d’un sous-sol aux murs, sols et plafonds faits de galets noirs. Le circuit prend la direction de l’extérieur, dans une cour intérieure de laquelle on s’extrait par un double escalier pour se retrouver soudainement face à la masse symétrique, sublime du Teatro Massimo. Ses statues et ses colonnes élevées sur plusieurs terrasses relèvent du génie architectural, a fortiori posées sur un bout d’île. Il est entouré par de nombreux jardins, qui ont chacun leurs parfums, leur plante rare, leur sculpture dissimulée, à la limite entre le luxuriant et la saturation.

Isola Bella, Italie
Isola Bella, Italie
Le Teatro Massimo / La devise « Humilitas » des Borromeo au plafond du Palazzo – Grégoire Sieuw ©

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Les Borromeo ont gracieusement rendu la troisième île au peuple. Là où sur la noble Isola Bella, un palais aux salles démesurées hébergeait une famille, les bien plus humbles maisons de l’Isola dei Pescatori s’entassent les unes sur les autres dans un enchevêtrement de tuiles, de parois ocre, de volées de marches dissimulées et d’angles improbables, laissant le peu d’espace restant aux ruelles étroites qui peinent à faire circuler les flots touristiques sur ce bout de terre aux dimensions moindres. Comme pour renforcer cet inénarrable tableau, des canards gambadent sous les balcons fleuris et viennent se repaître des restes oubliés, souvent volontairement, par les touristes. Dans ce chaos qu’on admet aisément quelque peu occulté par les foules des beaux jours, seule la pointe nord offre un peu de répit et un cadre idéal pour déguster son gelato, où même au printemps, il est possible de far niente sous un grand soleil, avec vue directe sur les pics glacés qui entourent le Lac Majeur. Il est vrai que l’Isola dei Pescatori, même bardée de restaurants et de boutiques de souvenirs, gardent une magie et un charme certains au fil de ses ruelles étroites. Ici, pas de palais, de jardin d’Eden ou de fioritures inutiles, mais un village sans prétention que les ambiances vespérales magnifient une fois les derniers traghetti revenus à Stresa.

Evoquées par des auteurs parmi les plus réputés de leur génération, les Borromées ont été un cadre idéal pour de nombreux romans. De Hemingway qui les contemplait depuis le Grand Hôtel de Stresa pour son « Adieu aux armes » jusqu’aux mots plus mesurés de Dickens sur la démesure et la fantasie (au sens critique) d’Isola Bella, l’archipel n’en a laissé aucun insensible. Pour ceux qui les ont découvertes au travers des oeuvres littéraires, l’affluence actuelle peut certes créer un contraste décevant avec les attentes escomptées, tant ces écrivains réussirent avec talent à éclipser le côté mondain et les ambitions excursionnistes des îles au profit de leurs personnages et de leurs descriptions intemporelles.  Mais une visite aux Borromées est à chaque saison un moment magique à la fin duquel on ne peut s’empêcher de penser qu’il semble que l’on quitte un lieu de féerie.

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  • Accès: Très pratiquement, on accède à Laveno en train depuis la gare de Milan Cadorna, à l’ouest du centre-ville (6.70€ pour 1h20 à 1h40 de trajet direct). La ville elle-même se trouve entre trois aéroports principaux, Bergame, Malpensa et Linate, qui de RyanAir à Air France couvrent à eux trois tout le réseau européen et les principales destinations internationales. Milan est à visiter comme grande ville d’histoire, de mode et de tourisme, et est également à l’honneur cette année grâce à l’Exposition Universelle à Rho, située à quelques kilomètres du centre-ville. La Lombardie est donc trending ces temps-ci, profitez-en! De Laveno, un bac avec accès aux voitures traverse le lac jusqu’Intra en 20 minutes, toutes les 25 à 30 minutes de tôt le matin à tard le soir. De la station d’Intra, les traghetti vers Isola Madre (4.30€), Isola Bella (6.20€) et Isola dei Pescatori (6.20€) tournent toute la journée. On accède également à Stresa, en Piémont cette fois, via un train direct depuis la gare centrale de Milan (56 minutes, à partir de 8.60€). Depuis Stresa, Isola Bella et Isola dei Pescatori semblent presque à portée de nage (respectivement 3.40€ et 3.90€), tandis qu’Isola Madre est plus proche de Verbania et d’Intra (5€). Des billets à la journée depuis Stresa vers les trois îles sont en vente pour 26.30€. Le prix n’inclut pas les entrées à Isola Bella et Isola Madre.

 

  • Tarifs: L’Isola dei Pescatori est en accès gratuit, mais l’entrée pour les palais et jardins d’Isola Madre et d’Isola Bella sont respectivement de 12 et de 15 euros. Si vous comptez visiter les deux, achetez un ticket à 20.5€ euros valable pour les deux destinations dans la journée.

 

  • Dans les environs: Si j’ai déjà évoqué Milan ci-dessus, le Lago Maggiore reste surtout une destination nature. Entouré par les premiers contreforts des Alpes et à une heure de route seulement du pied du Monte Rosa (4634 mètres), la haute montagne est à portée de chaussure de randonnée. Les points de vue surplombant le lac sont nombreux: si vous choisissez Stresa comme base de départ, le sommet d’Il Mottarone qui trône à près de 1500 mètres au-dessus du lac est un must. De nombreux sentiers de randonnée y grimpent dans un cadre magnifique, et vous êtes récompensés au sommet par une vue panoramique qui par temps clair porte sur toutes les Alpes au nord et la plaine lombarde au sud, avec à vos pieds les Borromées et le lac d’Orta. Et si vous choisissez Laveno comme lieu de résidence, le télésiège du mont Sasso del Ferro est pour vous! A quelques minutes au sud de la ville, la visite de l’Ermitage de Santa Caterina del Sasso à flanc de falaise est également à ne pas manquer.

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Laveno-Mombello, ItalieIl Mottarone, ItalieIl Mottarone, ItalieIl Mottarone, ItalieEremo di Santa Caterina del Sasso, ItalieLaveno / Mottarone / Mottarone / Mottarone / Hermitage de Santa Caterina – Grégoire Sieuw ©