Un putain de conte de fées

Un nain raciste, un skinhead borgne, un obsédé des alcôves… A défaut de faire des rencontres incongrues dignes de celles que font Ray et Ken (Colin Farrell et Brendan Gleeson), tueurs à gages en planque dans le film « in Bruges », les téléspectateurs de ce dernier reçoivent du réalisateur une magistrale visite guidée et un appel du pied plus que convaincant à venir arpenter les ruelles pavées de cette ville classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis l’an 2000. Au fil des scènes du film, parcourez à votre tour la cité flamande, pour ce deuxième article de Travelling Mogwai, et le premier dans mon séduisant pays natal.

– – –

Comédie noire teintée de charme gothique et à l’humour glacial et grinçant, « In Bruges » est le premier long-métrage réalisé par le dramaturge Martin McDonagh. Il sort sans grand bruit dans les salles en 2008, malgré la présence d’acteurs reconnus, après une promotion francophone calamiteuse jumelée à un titre, une affiche et un doublage indignes. En sept ans, le film a pourtant fait son chemin, sortant de son anonymat certain pour passer au statut de bonne surprise de l’année, puis de classique d’un genre pourtant difficilement identifiable. Malgré les thèmes abordés plutôt difficiles et des dialogues ciselés mais pas toujours à l’avantage de la ville, l’oeuvre reste aujourd’hui et pour longtemps associée de façon méritée à la cité médiévale. Ma relative proximité géographique avec Bruges n’aura elle pas été un avantage: bien qu’ayant grandi à la frontière française, à une heure à peine de là, il m’aura fallu vingt ans et une journée ensoleillée d’avril pour en découvrir le centre-ville et la cour fleurie de narcisses du Béguinage. Il y avait alors plus de deux ans que les acteurs avaient quitté les lieux et il m’aura fallu deux années supplémentaires pour que je découvre le magistral film de McDonagh.

In Bruges débute par des plans successifs de la ville de nuit, portés par l’entêtante et mélancolique bande originale de Carter Burwell. Les couleurs chaudes des lumières artificielles sous le ciel d’encre laissent place à de nombreuses reprises, durant l’heure et demie que dure le film, à la pâleur et au voile gris, parfois éclatant, du Bruges des courtes journées d’hiver. Un exemple seulement des nombreux contrastes du film, dont chaque personnage, chaque sentiment semble rencontrer son parfait contraire. Désarçonnant d’entrée par son histoire et son humour très noir, il met pourtant lentement en place une succession habile et solide de conséquences complexes suite à un évènement dramatiquement simple: le meurtre accidentel d’un enfant. Suivent de belles scènes sur le remords qui ronge l’esprit, et sur le désoeuvrement de deux hitmen très différents – l’un à qui l’expérience et la sagesse ne font pas oublier les crimes commis et qui croit en la capacité de changer, et l’autre à qui la culpabilité et les envies suicidaires entretiendront le suspense d’une grande partie de l’intrigue de la première moitié du film. De considérations coupables en digressions multiples, et d’action tardive en violence marquante, les scènes s’additionnent presque théâtralement, et forment au final un ensemble dont la noirceur omniprésente n’est jamais gommée par les situations comiques, engendrées notamment par les rencontres nocturnes hétéroclites faites par les deux protagonistes majeurs. McDonagh donne ici à la ville un rôle à part entière, car plus qu’un pâle arrière-plan, la ville est utilisée efficacement, baladant ses personnages sur des chemins de traverse divers qui les mènent au sommet du beffroi, sur les canaux ou dans des bâtiments publics bien réels. Il prouve brillamment son envie de réaliser un film dans la ville où il avait séjourné précédemment, non seulement comme toile de fond mais comme décor à dimension active. L’effort a été poussé jusqu’à rendre la plupart des scènes crédibles dans la mesure où les itinéraires empruntés par les personnages sont en majorité logiques, sans qu’ils ne passent, le temps d’un plan, d’une extrêmité à l’autre de la cité. La sensation de visite guidée est donc ici très agréable, à l’inverse de nombreux autres longs-métrages qui succombent rapidement à la facilité en enchaînant des plans « cartes-postales ». L’absence régulière de plans fixes donne l’impression de suivre les acteurs dans leurs déplacements, et c’est ce qui m’a donné envie d’écrire cet article, à l’occasion d’un temporaire retour au pays.

Bruges
Le Burg de nuit ©
 

– – –

_DSC0851Une fois passés l’introduction et le titre, le film s’ouvre sur l’arrivée de Ray et Ken (et plus tard, de leur patron Harry, incarné par Ralph Fiennes) au bord de l’étang de Minnewater et de la tour de guet de Poertoren. Les deux lieux sont à un jet de pierre de la gare, le long d’un sentier qui suit les remparts à l’ombre des arbres. Bien que tout proche de la route qui entoure le centre-ville, le Minnewaterpark et son plan d’eau cerné de saules sont parmi les endroits les plus calmes, reposants et romantiques de la ville. A deux pas, le Béguinage (Begijnhof) offre une balade plus tranquille encore, car le silence y est de mise. Construit dans la première moitié du treizième siècle, il accueille depuis près de huit siècles des communautés religieuses successives, aujourd’hui des bénédictines. Elles résident dans la trentaine de maisonnettes blanches qui encadrent la cour intérieure laissée en libre accès tout comme l’église, seul le musée étant payant. Le visiteur se trouvant au beau milieu de la vie religieuse, le silence et le respect sont de rigueur, comme le signalent clairement les panneaux aux portails d’entrée. Les quelques scènes du film tournées à l’extérieur des impressionnants murs d’enceinte l’ont été sur la jolie Wijngaardplein, au bord de laquelle les cygnes batifolent dans un coin tranquille à l’abri du passage des marcheurs, des calèches et des bateaux.

_DSC0887
La cour intérieure du Béguinage ©

– – –

_DSC0656En remontant les ruelles vers le centre touristique, on bute rapidement sur le pied de l’impressionnante église de Notre-Dame de Bruges dont le clocher s’élève à 122 mètres au-dessus des pavés. Le bel intérieur roman héberge notamment la Vierge et l’Enfant de Michel-Ange évoquée récemment dans le film Monuments Men. Depuis l’extérieur, les alentours du pont Saint-Boniface dont le parc de Arentshof et la magnifique cour intérieure du Gruuthusemuseum font partie des lieux les plus agréables de la ville, et ont vu passer le tournage de plusieurs moments du film, dont la très sombre scène finale. Le musée Gruuthuse y est évoqué à tort comme étant le Groeningemuseum qui se situe sur le même quai. Refait à neuf récemment, il expose le temps d’une visite d’une heure environ les oeuvres des maîtres primitifs et maniéristes flamands, ainsi qu’une section plus moderne consacrée au surréalisme et à l’expressionnisme. C’est toutefois dans la première partie que se trouvent les trois tableaux que contemplent longuement Ray et Ken lors de leur visite: le Jugement de Cambyse de Gérard David, le dérangeant L’avare et la mort de Jan Provoost et le Jugement Dernier de Jérôme Bosch. Ville d’histoire et de culture, Bruges propose de nombreux autres musées aux thèmes bien différents: outre les musées consacrés à la peinture, le centre accueille également les musées du diamant, du folklore, de la dentelle, du chocolat… et de la frite.

BrugesUn des portails d’entrée du musée Groeninge donne directement sur le petit parc de Dijver au bord de l’eau, qui accueille une brocante tous les fins de semaine de mars à novembre. On gagne en deux minutes de marche le quai Rozenhoed et son célèbre point de vue sur le canal entouré de superbes exemples d’architecture flamande, avec le beffroi en toile de fond. Juste à sa gauche, une bâtisse qui semble plus ancienne que les autres attire l’attention: elle accueille les quelques chambres du Relais Bourgondisch Cruyce, l’hôtel où sont sensés dormir Ray et Ken, les deux protagonistes principaux du film. En réalité, si les scènes au rez-de-chaussée ont bien été tournées dans la salle du petit-déjeuner, celles qui sont supposées se dérouler dans les chambres ont été filmées en studio pour leur donner un aspect plus rudimentaire que les luxueuses originales. On accède à l’hôtel depuis le Rozenhoedkaai par le pont de la Wollestraat, puis en passant sous un porche sur la droite de la rue. Au bout de la ruelle, la vue est très jolie sur l’angle du canal.

_DSC0790
Le quai Rozenhoed ©

– – –

Bruges étant une ville très touristique, le nombre d’hôtels est celui qu’on imagine, et les prix ceux que l’on craint. Lors de l’organisation de mon dernier séjour, au milieu des nombreuses opportunités, une guesthouse avait attiré mon attention par ses avis dithyrambiques sur les sites spécialisés, jusqu’à me faire réserver à l’aveugle une suite pour ce week-end en couple. La Maison le Dragon se trouve à deux pas du quai Rozenhoed, dans une maison du 16ième siècle située dans l’Eekhoutstraat, aux tarifs plutôt équivalents à ceux du Bourgondisch Cruyce voisin. L’accueil professionnel du propriétaire, Emmanuel, augure un séjour idéal dont la suite ne fait que confirmer les attentes, avec un traitement royal réservé aux invités, et un petit-déjeuner out of this world. Avec son intérieur joliment décoré, et son salon style rococo, c’est une maison de charme qui réussit l’exploit de donner envie de rester dans ses chambres confortables, pourtant dans une ville qui mérite tous les égards.

_DSC0782
L’intérieur de la Maison le Dragon © 

– – –

Situé juste à l’écart du centre touristique, le Koningin Astridpark, lieu récurrent et important du film, est un autre espace de tranquillité à proximité des lieux plus fréquentés. Reconnaissable à son kiosque aux couleurs vives au centre, baigné par un étang, c’est un endroit idéal pour éviter les foules qui prennent Bruges d’assaut dès les premiers beaux jours. Les jeux pour enfants où est filmée une scène cruciale à l’intrigue se trouvent à l’extrêmité sud du parc. Leur intérêt est bien sûr largement plus important pour l’amateur du film que pour le touriste lambda.

_DSC0839
Le Koningin Astridpark au printemps © 

– – –

Pour remonter enfin vers la Grand-Place, au lieu de continuer comme précédemment vers le Bourgondisch Cruyce après le quai Rozenhoed, on s’engouffre dans le passage qui mène sur la jolie mais souvent encombrée place des Tanneurs (Huidervettersplein) pour passer près des alcoves de l’ancien marché aux poissons. Un étroit goulot entre de hauts murs permet de revivre la scène de poursuite des dernières minutes du film et de déboucher via un impressionnant porche sur la place du Burg et l’hôtel de ville. Dans un coin de la place, une façade sombre, intriguante et très travaillée marque l’entrée de la Basilique du Saint-Sang (Heilig-Bloedbasiliek). Terminée au quinzième siècle seulement, c’est pourtant au douzième siècle que le premier édifice a été construit pour accueillir ce qui attire de nombreux pèlerins et visiteurs ici: la Relique du Saint-Sang. Sensée contenir quelques gouttes du sang du Christ, elle fut ramenée de Jérusalem en 1146 et ne quitte la Basilique que pour la Procession annuelle dans les rues de Bruges. Dans le film, son histoire est racontée brièvement mais la scène, pour des raisons d’autorisation probables, a été tournée dans la Jerusalemkerk à l’est du centre-ville, facilement accessible à pied.

Bruges
Le Burg de nuit ©

– – –

Il ne reste qu’une rue pavée à franchir pour arriver sur la Grand-Place, ou Markt. Lieu incontournable de la ville comme du film, elle est au coeur de la vie brugeoise. Cernée par de magnifiques batiments et dominée par les 83 mètres du beffroi, c’est également le coeur touristique de Bruges. Pour prendre de la hauteur, il faut malheureusement affronter la terrifiante file d’attente avant d’emprunter les très étroits escaliers aux 366 marches qui grimpent en colimaçon au sommet de la tour qui domine les Halles. Les jours d’affluence touristique, l’aventure peut se réveler délicate. La terrasse du sommet offre une jolie vue, juste en-dessous des cloches et des carillons, bien que parfois réduite notamment à cause de l’affluence et aux grillages de sécurité. Il faut signaler de façon réaliste que cette montée est une déception pour certains, mais un passage obligé pour ceux qui veulent marcher dans les pas de Brendan Gleeson.

BrugesA quelques minutes à pied au nord du Markt, il reste deux lieux de tournage à visiter. La jolie place Jan Van Eyck d’abord, dominée par la statue du peintre dont certaines oeuvres peuvent s’admirer au Groeningemuseum. Elle fait face au canal Spiegelrei et offre au film une de ses plus belles scènes. Le dernier lieu à évoquer, c’est le Bistro Zwart Huis. La façade quelconque cache un bar restaurant des plus agréables, avec son atmosphère de coin du feu  dans un cadre confortable, et exposé brièvement dans les premières minutes du film. La scène mythique du restaurant, qu’on peut appeler « scène des Canadiens » se passe elle au Cafédraal, restaurant plutôt chic, mais qui offre des produits plus régionaux que la Zwart Huis. Pour bénéficier de prix plus accessibles tout en restant dans l’esprit brugeois, le restaurant Cambrinus se révèle idéal. Proche à la fois de la Grand Place et du Burg, l’endroit est un passage obligé tous les amateurs de bières. La taille du menu aux allures de grimoire présenté à table donne une idée du nombre faramineux de choix qu’il contient. La brasserie étant séparée entre bar et restaurant, avec des tables très rapprochées les unes des autres, l’ambiance est régulièrement au top. Ajoutez un service amical, mais parfois très occupé, et une nourriture délicieuse dans laquelle la bière s’invite souvent, c’est un endroit fantastique pour passer une bonne soirée devant une carbonade flamande.

_DSC0722
Le restaurant Cambrinus ©
 

– – –

Malgré son affluence parfois dérangeante qui font certains voyageurs lui préférer la ville voisine de Gand, dite plus authentique, Bruges est pourtant comme peu d’autres villes touristiques faite d’autant de contrastes. Loin des ambitions vaines de certaines concurrentes, la ville offre de nombreuses possibilités d’éviter les chemins surempruntés tout en assumant parfaitement son statut de destination touristique. Dans le long-métrage de McDonagh, le personnage incarné par Colin Farrell a beau considérer Bruges comme un enfer, force est de constater que la cité se met en quatre pour convenir à chaque type de visiteur. De la fête au romantisme, de l’histoire à la gastronomie, on contredit volontiers Ray qui affirme que c’est peut-être ça l’enfer, de rester une éternité à Bruges. Au contraire, on imagine plutôt difficilement une routine y être ennuyeuse et on se met parfois à rêver de pouvoir arpenter ses ruelles chaque jour.

– – –

  • Accès: Il est plutôt aisé que de se rendre dans la cité flamande. Depuis la Belgique, des trains réguliers directs s’y rendent depuis Gand, Anvers et Bruxelles (centre-ville ou aéroport). Depuis la France, on peut s’y rendre depuis Lille via Courtrai et depuis Paris via Bruxelles en prenant le Thalys. Informations et réservations sur le site de la SNCB. La voiture est évidemment la meilleure alternative pour pouvoir parcourir les Flandres.  Comptez une heure de route depuis Lille et une heure et demie depuis Bruxelles. Les seules options en avion sont de prendre un train direct depuis l’aéroport international ou une navette jusque le centre de la capitale depuis celui de Charleroi.
  • Quand visiter: Il arrive maintenant presque chaque année qu’un des mois du printemps en Belgique offre des températures estivales. C’est régulièrement le signal attendu par les touristes pour envahir Bruges durant les premiers week-ends ensoleillés. Vers le mois de mai, les jours de la semaine deviennent à leur tour très occupés. Et en été, certaines ruelles deviennent juste invivables. Le conseil classique d’attendre la fin de saison, ou même de judicieusement séjourner à Bruges en hiver, n’a pourtant jamais été aussi justifié. Mention spéciale aux fêtes de fin d’année, où l’affluence reste correcte et où les activités d’hiver (sculptures de glace, patinoire, marché de Noël…) rendent l’expérience inoubliable. La pluie, elle, fait souvent partie du voyage et il n’y a pas vraiment de saison épargnée. Partez donc équipés.
  • Lieux évoqués: Attention aux musées dont les jours de fermeture peuvent vous surprendre. Le Groeningemuseum est par exemple fermé le lundi. Les hôtels et restaurants sont eux ouverts en majorité tous les jours, comme la brasserie Cambrinus et la Zwart Huis. En ce qui concerne cette dernière, il est toutefois utile de se renseigner sur les soirs de concerts qui peuvent donner une ambiance idéale à votre repas. Pour votre nuit, je n’ai que vanté les louanges de la Maison le Dragon ci-dessus mais les sites spécialisés sont à votre disposition pour trouver un établissement à votre budget et selon vos envies.
  • Dans les environs: Bruges se situe au milieu du plat pays, entouré par des kilomètres de successions interminables de champs et de villages. A l’ouest, il ne faut en revanche que quelques minutes de voiture ou de train pour se rendre sur la côte belge où une promenade sur la digue et au bord de l’eau avant de s’abriter du vent pour déguster un moules-frites arrosé de bière en face de la Mer du Nord. En train, seule la ville d’Oostende est desservie mais un tramway permet de rallier les autres villages du littoral qui s’étend de la France aux Pays-Bas. Mon coup de coeur se trouve lui à portée de vélo du centre-ville. Le calme village de Damme se rejoint le long d’un canal bordé d’arbres sur plusieurs kilomètres, très agréable à emprunter en voiture ou sur la piste cyclable.

 

– – –

Bruges
Bruges
Le Béguinage / Une boutique du centre-ville ©