À la rencontre des macareux

Pour inaugurer le site TravellingMogwai.com, direction le Nord, à la découverte du paysage fascinant de Mykines, la plus occidentale des dix-huit îles que compte l’archipel des Féroé, situé au milieu de l’Atlantique Nord, entre l’Ecosse, l’Islande et la Norvège. Au milieu des nombreuses espèces d’oiseaux de ce paradis ornithologique, on trouve d’emblématiques et maladroits habitants: les macareux moines, dont la jolie appellation latine, Fratercula arctica, les surnomme « petits frères de l’Arctique ».

– – –

Vers MykinesEmbarqué dans l’hélicoptère qui survole la formidable baie de Sørvágur et frôle le sommet de l’îlot de Tindhólmur, je ne peux m’empêcher de pousser un soupir de contentement malgré mon appréhension habituelle d’être dans les airs. Quitter le tarmac de l’aéroport de Vágar n’est pas si aisé, entre la réservation plutôt complexe du billet et la peur de voir le vol annulé en dernière minute pour une urgence ou pour une météo trop exécrable. Mais ce matin, une fois les difficultés passées et après un décollage chaotique, nous faisons finalement cap vers l’ouest et vers l’île de Mykines, sur laquelle j’ai décidé d’entamer mon séjour dans l’archipel. Le casque anti-bruit peine à couvrir le vrombissement infernal du tyrla, qui ne me dérange pas le moins du monde, tout distrait que je suis par l’époustouflant paysage qui m’entoure. Assis au centre, j’ai un point de vue privilégié entre les deux pilotes. Les cinq autres passagers, eux, sont collés aux fenêtres pour admirer les spectaculaires environs et pour narguer les voyageurs sur le bateau en contrebas. Probablement transis de froid en cette journée pluvieuse de juin, ceux-ci nous voient survoler rapidement leur embarcation et les dépasser sans peine. À mesure que nous traversons le rideau de pluie grisâtre, le pied des falaises apparait de plus en plus clairement, surgissant des eaux sombres et frénétiques de l’Atlantique Nord, qui n’ont plus que l’Islande sur laquelle se fracasser, à près de cinq cents kilomètres d’ici. Le sommet de Knúkur est lui enveloppé dans d’épais nuages et je ne le verrai pas pendant mes trois jours passés sur place. 

MykinesTout se passe très vite à l’héliport. Après un atterrissage en bord de falaise, j’attrape mon sac à dos et quitte la piste en croisant un petit groupe qui embarque à son tour, et redécolle dans la foulée vers l’aéroport. Le silence soudain, après ces quelques minutes de grondement assourdissant, confère au village une ambiance inquiétante seulement troublée par le bruit du vent soufflant en rafales. Mes camarades de vol disparaissent à leur tour et je me retrouve seul à marcher sur le sol inégal qui peine à tracer quelques ruelles mal goudronnées entre les maisons aux toits couverts d’herbe. Un plan du village cloué sur une maison m’indique un emplacement pour la tente au bord du torrent. Une fois installé dans les hautes herbes sur un terrain presque plat, je me prépare à randonner malgré les conditions que je considère rudes, mais qui sont ici considérées comme une bruine tout à fait ordinaire de début d’été. Ce qui amène la plupart des voyageurs sur cette île du bout du monde est bien plus léger et innocent que cet impressionnant périple ne le laisse présager. Dans un archipel où on dénombre deux millions d’oiseaux, les célébrités de Mykines ne sont ni les huîtriers-pies, pourtant emblêmes des Féroé, ni les rares fous de Bassan qui peuplent un énorme piton rocheux à la pointe ouest de l’île, mais bien les curieux macareux moines, qui depuis quelques années regagnent en nombre. Ils sont à présent des milliers à voler maladroitement, à pêcher au pied des falaises et bien sûr à nicher au cœur de ces dernières. Ils cohabitent avec plus d’un millier de moutons qui circulent librement partout, et d’autres espèces d’oiseaux comme les grands labbes, les sternes arctiques, les guillemots et les pétrels. Au milieu de ce paradis ornithologique, seuls 13 habitants peuplent le village à l’année.

Mykines
Le village de Mykines ©

– – –

MykinesLe chemin pour admirer toutes ces espèces au plus près part de l’extérieur du village, en direction de l’anse rocheuse qui abrite le port contre la houle qui frappe sans cesse ces murs de basalte, et qui rend le débarquement délicat. L’itinéraire démarre près d’un plan de l’île par une pente raide et délicate qui mène sur les hauteurs du village. Une fois au sommet de la sauvage côte nord, la plus grande partie du dénivelé est franchie, mais les randonneurs se doivent ensuite de jouer aux équilibristes sur l’arête rocheuse qui longe le sommet des falaises, où les premiers macareux peuvent être observés. En vol ou marchant comiquement sur le tapis d’herbe grasse qui recouvre la majeure partie de Mykines, ils sont reconnaissables à leur démarche maladroite, aux couleurs vives de leur bec et à leur regard de clown triste. C’est un plaisir sans fin que de les observer et de les photographier sur le chemin du phare de Mykinesholmur. Ils se laissent généralement approcher avec un regard curieux et s’envolent au dernier moment. En contrebas, ils sont également des centaines à se laisser flotter et à plonger pour se nourrir, leur principal talent. Sur la gauche, un mémorial est érigé à la mémoire des villageois victimes de la nature à Mykines, décédés en mer ou sur terre (notamment en chassant des macareux ou en portant secours aux moutons). La beauté des lieux atteint son comble quand le sentier prend une courbe inattendue et plonge littéralement le long la falaise via une volée de marches aménagées sur une corniche rocheuse. La vue sur la véritable muraille qui forme la côte nord y est à couper le souffle. Après ces quelques minutes d’adrénaline, il est temps de revenir dans les hautes herbes, au milieu de centaines de macareux, et de descendre rapidement via un sentier (très délicat et glissant par temps de pluie) vers le pont de l’Atlantique, qui relie l’île principale de Mykines à l’îlot de Mykinesholmur par le gouffre de Holmgjógv où résonnent le bruit des vagues et les cris stridents des mouettes tridactyles, bruyantes résidentes des corniches rocheuses. La traversée de ce pont pourtant à l’allure très solide est grisante. Si plus tôt dans la journée le village me semblait un bout du monde, l’arrivée à Mykinesholmur me bouscule plus encore.

Mykines
Le pont de l’Atlantique ©

– – –

La partie la plus impressionnante est passée mais leMykines nombre d’oiseaux vous survolant continue de grandir et il est hors de question de ne pas rejoindre le phare qui marque la fin de la randonnée et le point le plus occidental des Féroé. C’est aussi à proximité que les fous de Bassan ont trouvé refuge, sur une épaisse aiguille rocheuse à un jet de pierre de la falaise. Au bord du vide, sur le tapis d’herbe si régulier qu’on le croirait entretenu, c’est ici que les macareux sont les moins farouches. Tantôt en vol, tantôt cachés dans de petits terriers en bord de falaise, ils sont partout. Rien de plus amusant que de tenter de s’en approcher doucement et finalement, à moins d’un mètre d’eux, de les voir s’éloigner en dodelinant de la tête dans la direction opposée, à peine moins curieux que la seconde d’avant. Plus loin, le phare est enfin en vue. Le brouillard est si dense que je ne parviens pas à me rendre compte que je suis entouré sur trois côtés par des falaises à pic, et qu’un jour de beau temps me donnerait une vue panoramique inoubliable. Un groupe de randonneurs féroïens me tend une Black Sheep, une des bières de la brasserie Föroya Bjór. Ils déballent leurs sacs et devant moi s’ouvrent successivement des boîtes de pommes de terre cuites, de poisson séché (Turrur fiskur), de la viande noire de baleine pilote (Grind) et du gras de baleine (Spik, ou blubber), dont certains sont friands. Après une invitation au partage et une discussion de plusieurs minutes, nous levons nos gobelets d’akvavitt pour un skál général qui me réchauffe soudainement et me fait rentrer vers le village en ce qui me semble être une petite demi-heure.

Je rentrerai deux jours plus tard vers Sørvágur en speedboat privé, après l’annulation de l’hélicoptère, avec un Danois à qui j’aurai eu le bon goût de prêter mon chargeur de téléphone et qui me remerciera en m’invitant à bord. Je ne verrai le sommet de Mykines que vingt jours plus tard, depuis l’île de Vágar, quelques heures avant le décollage vers la Norvège. Une île mystérieuse, fascinante et pleine de contrastes, d’une austérité et d’une rudesse des plus séduisantes, à l’image d’un archipel méconnu et souvent critiqué. Mises ironiquement « en lumière » par l’ombre d’une éclipse en début d’année, les Féroé n’ont pas encore les foules de l’Islande et même si l’affluence ne sera probablement jamais comparable, elles restent un joyau à visiter pour ses paysages dantesques et son peuple timide mais accueillant.

Mykines
Macareux sur Mykines ©

– – –

  • Accès: Se rendre à Mykines est plutôt simple sur le papier: il vous suffit de vous renseigner pour l’hélicoptère et le bateau sur les sites respectifs de la compagnie féroïenne Atlantic Airways et de la Strandfaraskip Landsins. Les horaires des deux transports sont irréguliers. Difficultés supplémentaires, la réservation en ligne n’est pas possible, et les trajets en hélicoptère (au prix très accessible) sont limités à 1 par jour pour les touristes, le service étant privilégié pour les locaux. Aussi, comme dit dans l’article, cela reste un choix risqué car soumis à des risques d’annulation.
  • Prononciation: Ayant vécu une seule fois l’humiliation d’être dans un pays (en l’occurrence en Islande) sans savoir prononcer le moins du monde les noms de lieux correctement, voici une petite liste des mots employés dans cet article pour que vous soyiez préparés à la visite: Mykines se prononce « Métchénéss », Holmgjógv se prononce « Hôlmdjègv », Skál (« Santé! ») se prononce « skaol » et Sørvágur se prononce « Seûrvaoveur » avec des R à l’anglaise – et se rapproche donc du mot « survivor » pour ceux qui veulent se simplifier la vie. Pour compléter cette liste, sachez également que l’archipel s’appelle les Føroyar (les îles des moutons) et que les macareux sont ici appelés les lundar (lundi au singulier). Le site Forvo est très utile pour écouter les locaux prononcer certains mots et noms de lieux.
  • Dans les environs: Sur la même île, deux autres sentiers mènent au sommet de Knúkur qui domine Mykines avec ses 560 mètres. Le reste est sauvage et s’explore à vos risques et périls. Mykines n’est qu’une des 18 îles principales de l’archipel, dont je parlerai plus que certainement dans un article futur. Sur l’île de Vágar, qui est sa voisine la plus proche et celle où se trouve l’aéroport international, on trouve la cascade de Bøsdalafoss au bout du lac Sørvágsvatn et au pied de l’impressionnant promontoire de Traelanipa. On trouve également le village perdu de Gásadalur, accessible en voiture depuis quelques années seulement grâce à un tunnel qui permet à davantage de visiteurs d’admirer sa cascade dans un cadre qui, selon la météo, va de l’idyllique au dramatique. Le reste de l’archipel n’apporte que plus de surprises encore…
  • Infos pratiques: On arrive aux Féroé principalement en avion, plus rarement en ferry (idéal pour ceux qui gardent leur propre voiture). La compagnie aérienne Atlantic Airways offre des vols depuis Londres, Edimbourg, Copenhague, Billund (Danemark), Reykjavík et Barcelone. La monnaie est la couronne féroïenne (FOK) qui a le même cours que la couronne danoise (DKK) – et de plus beaux billets et pièces! Le seul endroit à Mykines où dépenser cet argent est à la guesthouse Kristianshús et ses 35 lits. Le prix par personne et par nuit va de 33 à 53 euros, et que vous y dormiez ou non, le snack au rez-de-chaussée sert quelques en-cas et est ouvert en journée.

 

 

Mykines
Maisons du village de Mykines ©